L’idolâtrie ouvrière

BERNERI

Par Camillo Berneri (1934)

En lisant le livre de Carlo Roselli, Socialisme libéral (Paris, 1930) je relève ce passage « juger la masse avec pessimisme implique un jugement pessimiste de l’homme, la masse n’étant autre chose que l’ensemble d’individualités concrètes. Du moment qu’on déclare la masse incapable de saisir, ne serait-ce que d’une façon grossière et primitive, la valeur de la lutte pour la liberté, on déclare aussi que l’homme est fermé à tout instinct qui n’est pas purement utilitaire.

De tout façon on barre le chemin à tout idéal de rédemption sociale, à toute foi dans les instincts démocratiques, foi fondée sur la thèse d’identité fondamentale entre les hommes, et enfin à tout optimisme concernant la nature humaine. » Je ne tolère jamais sans réaction certaines attitudes nihilistes d’individualistes destinés à finir secrétaires de confédération de travail, ou parfois pire Mais d’autre part, je ne cire jamais les bottes du prolétariat « évolué et conscient », mêle lors des assemblées ouvrières, et je ne peux comprendre le langage ronflant des bonzes bolcheviques. Dans un article (un exemple entre mille) intitulé « Action antifasciste » (juin 1933) je lis que Gramsci est une « âme prolétaire ». Où ai-je déjà entendu cette expression ? Ah oui, c’était au Pecq où, comme manoeuvre maçon, j’avais été abordé par un « responsable » communiste en ces termes « Maintenant, Berneri, tu peux connaître l’âme prolétaire ! »

 

Je réfléchis à « l’âme prolétaire » et, comme toujours, les souvenirs surgissent de ma mémoire et débordent de mon cœur pour éclairer ce problème.
De mes premiers contacts avec le prolétariat, je ne trouve pas matière à définition de l’« âme prolétaire ».

Je revois mes premiers compagnons : les jeunes socialistes de Reggio Emilia et des alentours, coeurs généreux, intelligences ouvertes, volontés tenaces ; puis je fis connaissance des anarchistes ; Torquato Gobbi fut mon maître, lui ouvrier relieur, moi jeune lycéen, « fils à papa » qui ignorait tout de la grande et véritable université qu’est la vie.
Et, depuis, combien d’ouvriers dans ma vie quotidienne !

Mais si, chez l’un, je trouvais l’étincelle qui éclairait ma pensée, si, chez l’autre, je découvrais des affinités électives, si, avec autres encore, je m’ouvrais à de fraternelles intimités, combien en ai-je rencontré qui restaient fermés, dont la morgue et le vide de l‘esprit me heurtaient, dont le cynisme me donnait la nausée ! Pour moi, à cette époque, le prolétariat c’était les gens ; cette moyenne bourgeoisie dans laquelle j’avais vécu, cette masse étudiante dans laquelle je vivais ; la foule en somme ! Mes amis, mes copains ouvriers les plus intelligents et les plus spontanés ne m’ont jamais parlé d’« âme prolétaire ». Je savais par. eux comment progressent la propagande et l’organisation socialistes.

Entré dans la propagande et l’organisation, j’ai vu le prolétariat ; il m’est apparu, dans son ensemble, être ce qu’il est encore aujourd’hui : une immense force qui s’ignore, qui se préoccupe avec guère d’intelligence de ce qui lui est directement utile, qui se bat difficilement pour des motifs idéologiques ou pour quelque chose au but non immédiat. Une immense force alourdie par des préjugés sans fin, par des ignorances grossières, par des illusions enfantines. La fonction des « élites » m’est alors apparue clairement :
– donner l’exemple de l’audace, du sacrifice, de la ténacité afin d’attirer l’attention des masses ;
– rappeler l’oppression politique, l’exploitation économique, mais aussi l’infériorité morale et intellectuelle des majorités.

Je pense alors que présenter la bourgeoisie avec le même simplisme des caricatures de Scalarini dans l’Aventi !, avec la même démagogie que les « orateurs de meeting », me semble être dangereux et de très mauvais goût.

Il a existé, et existe encore aujourd’hui, hélas ! Une rhétorique socialiste terriblement non éducative que les communistes contribuent encore mieux que d’autres à perpétuer. Non contents de cette trouvaille, l’ « âme prolétaire », ils cherchèrent .derrière les fagots pour découvrir la « culture prolétaire ».

A la mort de Lounatcharski, on a pu lire dans certains journaux communistes qu’il incarnait la « culture prolétaire ». Par quel miracle un écrivain bourgeois aussi érudit.(l’érudition étant le capitalisme de la culture), aussi maniéré que Lounatcharski représente-t-il la « culture prolétaire » ? Pour moi, c’est un mystère analogue à celui de la « gynécologie marxiste », expression qui a scandalisé Staline lui-même (il fallait le faire !).

Le Réveil, de Genève, en s’élevant contre l’expression « culture prolétaire », observe « Le prolétaire est, par définition, ainsi que souvent en réalité, un ignorant dont la culture est nécessairement très limitée. Dans tous les domaines, nous avons hérité du passé de biens inestimables qui ne peuvent pas être attribués telle ou telle classe. Le prolétariat, lui, revendique avant tout une plus large participation la culture comme une des richesses dont il ne veut plus être privé. Des savants, des écrivains et des artistes bourgeois nous ont donné des oeuvres capables de nous émanciper, tandis que des intellectuels soi-disant prolétaires nous cuisinent le plus souvent des plats indigestes. »

La « culture prolétaire » existe, mais elle se limite aux connaissances professionnelles et une sorte de saupoudrage encyclopédique bricolé-. Elle se caractérise par son retard sur le progrès de la philosophie, des sciences et des arts. On trouve des partisans fanatiques du monisme de Haeckel, du matérialisme de Büchner, et même du spiritisme, classique parmi les autodidactes, mais jamais parmi les personnes réellement cultivées. Une théorie quelconque commence à devenir populaire et à trouver des échos populaires dans la « culture prolétarienne » qui est avide de luxe. Tout comme le roman populaire est plein de princes, de marquis et de soirées brillantes, un livre est d’autant plus recherché par les autodidactes qu’il est indigeste et abscons.

Beaucoup d’autodidactes n’ont jamais lu la Conquête du pain de Kropotkine, ou Entre paysans de Malatesta, mais ils ont lu Le Monde comme volonté et représentation ou bien Critique de la raison pure. Une personne cultivée qui s’occupe, par exemple, de sciences naturelles et qui n’a aucune connaissance en mathématiques supérieures se garde bien de juger Einstein. Mais un autodidacte a en général, en matière de jugement, le coeur bien accroché. Il dira d’un tel qu’il est un philosophe de pacotille, d’un autre qu’il est un « grand savant », d’un autre encore qu’il n’a pas compris le renversement « pragmatique »ni le « noumène », ni l’ « hypostase », car, en général, l’autodidacte aime à parler de choses difficiles.

Un « demi-cultivé » n’a pas peur d’assumer la création d’un journal. Il y écrira à propos de l’esclavage en Egypte, des taches solaires, de « l’athéisme » de Giordano Bruno, de la preuve de l’inexistence de Dieu, de la dialectique hégélienne ; mais de son environnement, de sa vie d’ouvrier, de ses expériences professionnelles, il ne soufflera pas mot.
L’ « autodidacte » cesse d’être typiquement tel lorsqu’il arrive à se constituer une véritable culture, c’est-à-dire lorsqu’il a du talent et de la volonté. Mais alors sa culture n’est plus une culture ouvrière.

Un ouvrier cultivé, tel par exemple Rudolf Rocker, est un peu comme un Noir arrivé en Europe encore enfant et élevé par une famille cultivée ou dans un collège réputé. Dans un cas pareil, et tout comme la couleur de ta peau, l’origine n’a aucune importance, Personne ne pourra deviner cher Rudolf Rocker l’ex-bourrelier, tandis que, par exemple, lorsque Jean Crave sort de la vulgarisation kropotkinienne, on devine toujours, hélas ! L’ancien cordonnier.

La prétendue « culture ouvrière » est, en somme, la symbiose parasitaire de la culture véritable, qui reste encore bourgeoise et moyenne-bourgeoise.

Il est beaucoup plus facile que du prolétariat sorte un Tita Ruffo ou un Mussolini qu’un savant ou un philosophe. Ceci non parce que le talent est le monopole d’une classe, mais bien parce que 99% des prolétaires sortis de l’école primaire sont détournés de la culture systématique vers une vie de travail et d’abrutissement.

L’instruction et l’éducation pour tous ce sont deux des plus justes aspirations du socialisme, et la société communiste donnera des « élites naturelles », mais pour le moment il est grotesque de parler de la « culture prolétaire » du philologue Gramsci, ou de l’ « âme prolétaire » du bourgeois Terracini.

La doctrine socialiste est une création d’intellectuels bourgeois, et ainsi que l’a observé De Man, dans Au-delà du marxisme : « Elle est moins une doctrine du prolétariat qu’une doctrine pour le prolétariat. ». Les principaux agitateurs et théoriciens de l’anarchisme, de Godwin à Bakounine, de Kropotkine à Cafiero, de Mella à Faure, de Covelli à Malatesta, de Fabbri à Galleani, de Gori à Voltairine de Cleyre, sont sortis de l’aristocratie ou de la bourgeoisie pour aller au peuple. Proudhon, d’origine prolétaire, est parmi tous les écrivains anarchistes le plus influencé par la pensée petite-bourgeoise. Grave, cordonnier, est tombé dans le chauvinisme démocratique le plus bourgeois. Et on ne peut nier que nombre d’organisateurs syndicaux d’origine ouvrière, de Rossoni à Meledandri, ont fait proportionnellement le plus grand nombre de revirements.

Le populisme russe ou le sorélianisme sont deux formes de romantisme ouvriériste dont la démagogie bolchevique est la formelle continuatrice,
Gorki, qui est un des écrivains qui a le plus longtemps et le plus intensément vécu au milieu du prolétariat, écrit :

« Quand ils (les propagandistes) parlent du peuple, je sens qu’ils le jugent d’une manière différente de la mienne. Cela me surprend et me donne à réfléchir, Pour eux, le peuple est l’incarnation de la sagesse, des beautés spirituelles, de la bonté et du cœur, un être unique quasi divin, dépositaire de tout ce qui est beau, grand et juste. Ce n’est en rien le peuple que je connais.

Arturo Labriola , duquel je tiens cette citation, y ajoute ces souvenirs dans Au-delà du capitalisme et du socialisme (Paris 1931) : « Je peux y ajouter mon expérience personnelle, car je suis né dans un milieu d’artisans artistes ; ces gens vivaient au contact immédiat des classes du travail et étaient eux-mêmes des prolétaires. Les travailleurs que j’ai connu dans les premières années de ma vie étaient surtout des hommes dignes de pitié, ingénus et instinctifs, crédules, enclins à la superstition, tournés vers la vie matérielle, en même temps affectueux et cruels avec leurs enfants, incapables de concevoir dans leur vie de travailleurs un seul élément de pensée, en particulier lié la vie de leur classe. Ceux d’entre eux qui, délivrés de la superstition et des préjugés de leur classe, arrivaient au socialisme ne le voyaient que sous son aspect matérialiste de mouvement destiné à améliorer leur sort. Ils attendaient de leurs chefs cette amélioration, en les considérant tour à tour comme des dieux ou des traîtres, -selon les moments, les occasions, sans que ces chefs aient mérité ou démérité. Indiscutablement le socialisme les améliorait à tout point de vue et j’ose dire que la première motivation qui m’a poussé à amplifier ce mouvement m’a été inspirée par l’expérience du bénéfice que ce mouvement leur apportait. »

Malatesta lui-même ne voit pas le prolétariat avec l’optimisme de Kropotkine, et Luigi Fabbri, se référant à la période insurrectionnelle de l’après-guerre, écrit dans un article « Trop de gens, parmi les pauvres gens, trop de travailleurs croyaient sérieusement que le moment était venu de ne plus travailler et de faire travailler seulement les riches. »
Quiconque réfléchit à l’histoire du mouvement ouvrier y remarquera une grande immaturité, normale bien sûr, mais telle qu’elle peut imposer le démenti le plus justifié au lyrisme exaltateur des masses.

Il devient nécessaire d’abandonner le petit jeu qui consiste à appeler « prolétaires » les petits groupes d’avant-garde et les élites ouvrières. Les allégories démagogiques flattent les foules mais leur cachent les vérités essentielles de la réelle émancipation.

Une « civilisation ouvrière », une « société prolétaire », une « dictature du prolétariat », ce sont là des expressions à bannir. Il n’existe pas une « conscience ouvrière » en tant que caractère psychique typique d’une classe ; il n’existe pas d’opposition radicale entre la « conscience ouvrière et la « conscience bourgeoise ». Les Grecs n’ont pas combattu pour la gloire, ainsi que Renan le prétendait. Et le prolétariat ne se bat pas pour le « sens du sublime », ainsi que le soutient Sorel dans ses Réflexions sur la violence.

L’« ouvrier idéal » du marxisme et du socialisme est un personnage mythique. Il appartient à la métaphysique du romantisme socialiste et non à l’histoire.

Aux Etats-Unis et en Australie ce sont les « unions ouvrières » qui fomentent la politique restrictive de l’immigration. A l’émancipation des Noirs des Etats-Unis, le prolétariat américain (voir Mary R. Beard : A Short History of the American Labour Movement, New York, 1928), n’a donné qu’une bien petite contribution, et les travailleurs noirs sont encore exclus de presque toutes les organisations syndicales américaines.

Les mouvements de boycottage (contre la dictature fasciste, contre les horreurs colonialistes, etc.) sont très rares et n’aboutissent à rien. Très rares sont aussi les grèves de solidarité de classe ou à finalité politique.
Ce caractère utilitaire, cette étroitesse, cette inertie générale caractérisent tout particulièrement le prolétariat industriel.

Chaque fois que j’entends exalter le prolétariat industriel en tant qu’élite révolutionnaire et communiste, mes expériences personnelles, mes observations psychologiques me reviennent. J’imagine par exemple Gramsci échoué à Turin de sa Sardaigne natale, et entièrement pris dans l’engrenage de cette métropole industrielle. Je pense que la concentration d’ouvriers spécialisés, le rythme fébrile de la vie syndicale, les grandes manifestations, l’ont fasciné. La littérature bolchevique russe semble, à mon avis, reproduire le même processus psychique ; dans un pays comme la Russie, où les masses rurales sont énormément arriérées, Moscou, Petrograd et d’autres centres industriels doivent apparaître comme des oasis de révolution communiste. En conséquence, les bolcheviques poussés par l’industrialisme marxiste en sont, à coup sûr, réduits à se laisser charmer par l’usine, tout comme les révolutionnaires russes de l’époque de Bakounine se laissaient charmer par la culture occidentale.

En Italie, la mystique industrialiste de l’Ordine Nuovo m’apparaît, en conséquence, comme un phénomène de réaction analogue à celui du futurisme. Un autre aspect qui me semble significatif est la tendance naturelle des techniciens industriels à voir dans l’industrie l’alpha et l’oméga du progrès humain. II me semble aussi très significatif que de très nombreux ingénieurs soient parmi les éléments dirigeants du Parti communiste.

Je considère toujours le problème de ce point de vue, et je trouve une confirmation à son bien-fondé dans l’attitude de certains républicains influencés par le communisme.

Le cas de Chiodini est d’ailleurs typique : dans le numéro de 1933 de Problemi della rivoluzione italiana, en critiquant l’attitude rurale et « méridionaliste » du programme de Giustizia e Libertà, il déclare « Le prolétariat industriel est l’unique force objectivement révolutionnaire de la société, parce qu’il détient à lui seul les conditions et les possibilités de se libérer d’une mentalité fermée de classe, tout en assumant sa dignité, autrement dit la force collective qui a conscience d’une tâche historique à accomplir… La révolution italienne, comme toutes les révolutions, ne peut être que l’oeuvre de forces homogènes et capables de bouger pour des idéaux à longue échéance. Or l’unique force homogène qui puisse se battre pour une liberté concrète, qui soit disposée la bataille et à une action de grande haleine et non à terme fixe, est justement la force ouvrière. C’est cette force qui peut aujourd’hui, après tant d’épreuves et de tragédies, poser sa candidature comme classe dirigeante révolutionnaire. »

Aucune discussion à propos du fait que le prolétariat industriel est une des principales forces révolutionnaires dans le sens communiste. Mais il est aussi évident que cette homogénéité n’est pas tant dans la conscience de classe, la conscience de représenter une force collective destinée à matérialiser une très grande tâche historique, mais réside plutôt dans l’agglomérat d’individus, en très grande partie salariés, sans grandes différences réelles ou virtuelles, en contact avec une propriété par nature indivisible (donc apte à devenir nécessairement le capital d’un travail nécessairement associé).

Les particularités des ouvriers de l’industrie sont bien trop évidentes et connues pour que l’on continue à répéter les exaltations formulées à leur propos en terne généraux et globalisants par les marxistes et les marxisants.

L’égoïsme corporatif, aux Etats-Unis, a conduit à une véritable politique xénophobe, et les corporations typiquement industrielles se sont toujours montrées parmi les plus acharnées à demander au gouvernement l’interdiction de l’immigration ouvrière ; de même en Nouvelle-Zélande, d’ailleurs. Mais limitons-nous à l’Italie. Les ouvriers de l’industrie ont toujours favorisé l’accroissement potentiel de l’industrie. Le livre de G. Salvemini : Vieilles tendances et nouvelles nécessités du mouvement ouvrier italien (Bologne 1922) est à ce propos riche d’exemples. J’en choisis quelques-uns qui me semblent typiques :
En 1914, les ouvriers de l’industrie sucrière représentent une très petite catégorie. Ils sont au nombre de 4500 et sont protégés par les réformistes qui, sans se soucier des dommages infligés à l’industrie par les prix élevés de la matière première, demandent au gouvernement des mesures protectionnistes pour le sucre. Cela représente un dommage pour les consommateurs italiens, obligés de payer d’un prix élevé non seulement le sucre mais aussi confitures et marmelades. En plus, et en conséquence, cet état de choses limite la consommation intérieure de ces confitures et marmelades, empêche l’exportation,. et donc fait diminuer le travail des ouvriers de ces industries. Les ouvriers des industries sucrières auraient donc dû demander soit la protection des deux industries, soit le libre-échange du sucre. En effet, ils auraient pu, le cas échéant, trouver ou retrouver du travail par le développement de l’industrie des confitures et des marmelades, et cela dans l’intérêt de tout le monde.

Mais comment exiger des ouvriers du sucre qui touchent « des salaires élevés, ignorés des autres catégories de travailleurs » (Avanti !, 10 mars 1910) qu’ils renoncent à leur position privilégiée ?

Un autre exemple : avant la guerre fonctionnaient en Italie trente-sept gisements de lignite, qui produisaient, en 1913, 700 000 tonnes de combustible. Pendant la guerre le charbon atteignit des prix très élevés, et on décida alors d’exploiter d’autres gisements de lignite, aussi pauvres fussent-ils en combustible ; le nombre d’exploitations passa de trente-sept à cent trente-sept, mais la production n’augmentait que de 400 000 tonnes, une grande partie provenant de l’exploitation accrue des anciens gisements. La guerre terminée, le prix du charbon étranger baissa sensiblement, et la demande de lignite diminua à tel point que les trente-sept anciens gisements étaient plus que suffisants pour la satisfaire. Les travailleurs embauchés pendant la guerre, presque tous cultivateurs des pays avoisinant les gisements, étaient menacés de perte de salaire, de licenciements ! D’où une très grande agitation le mot d’ordre étant : pas de licenciements !

Un député socialiste, président d’un consortium coopératif minier, demanda au gouvernement non seulement de maintenir la production de la lignite aux chiffres de la période de guerre, mais, mieux, qu’elle augmentât jusqu’à quatre millions de tonnes, que l’administration des chemins de fer transformât un certain nombre de locomotives pour les adapter à l’emploi de la lignite, que la consommation de lignite fût imposée par la loi à tous les services dépendants de l’administration publique, partout où l’emploi de la lignite pourrait remplacer sans danger la consommation de charbon, que le gouvernement finançât les sociétés qui voudraient construire des centrales électriques à consommation de lignite, qu’il exemptât de l’imposition des surprofits de guerre les installations de ce genre.

Autrement dit, le député socialiste demandait une dépense de plusieurs millions afin de donner du travail à quelques centaines d’ouvriers dont la plupart pouvaient très bien retourner aux champs. Mais non, on voulait que ces ouvriers travaillent de la pioche du mineur, gaspillant ainsi l’argent du contribuable !

Il faut noter que l’agitation des mineurs du bassin charbonnier du Valdarno est conduite par les organisateurs de l’U.S.I.

Les cas cités plus haut sont donc doublement intéressants et demandent réflexion. En effet, il y a là une donnée qui n’a pas retenu l’attention des anarchistes opérant au sein des unions syndicales : le protectionnisme. D’autre part ces exemples nous montrent les problèmes qui peuvent se présenter à nous en période révolutionnaire : la tendance d’une catégorie particulière de travailleurs à exiger la survie d’une industrie sans aucun rendement de l’économie générale.
Qu’elle a été l’attitude des anarchistes de la C.G.L., ou de l’U.S.I. face au collaborationnisme socialiste et patronal ?

Quand les dirigeants de la F.I.OM. font passer l’intérêt de 30 000 ouvriers de la sidérurgie (branche qui vit à l’ombre du protectionnisme douanier, et grâce aux subventions de l’Etat) devant l’intérêt de 270 000 ouvriers des industries métallurgiques et mécaniques, qui ont tout intérêt à disposer de matière première à meilleur marché, quelle est l’attitude des anarchistes organisés dans la F.I.O.M. ?

Il me semble que les anarchistes des organisations ouvrières ne se font pas une idée très claire de leur fonction d’éducateurs.
Une bonne œuvre d’éducation de classe consisterait à rappeler que les millions engloutis par le protectionnisme des industries parasitaires sont extorqués aux masses travailleuses de l’Italie toute entière. Les anarchistes se laissent abuser par les socialistes qui, pour des raisons purement démagogiques, renoncent à l’intransigeance belle et juste du temps où l’électoralisme, le mandarinisme, le collaborationnisme avec la bourgeoisie ne triomphaient pas encore.

L’Avanti !, alors dirigé par le réformiste Leonida Bissolati, répond aux industriels de Ligurie, qui menacent de licencier 20 000 ouvriers en un mois et en ont déjà licencié 3 000 : « Les ouvriers savent que les millions affectés à la protection de l’industrie navale sont extorqués en grande partie aux autres travailleurs italiens. Pour cela même ils refusent d’accepter un état de choses par lequel le pain des ouvriers d’une région serait payé par la faim et la misère des travailleurs de toute l’Italie ! » (L’Avanti !, 24 janvier 1901).

La dégénérescence de la collaboration ouvriers-patrons est démontrée par le fait que certains éléments soi-disant révolutionnaires ont mis sur pied des agitations dans le but d’obtenir du gouvernement des commandes pour l’industrie de guerre.

Salvemini, dans l’Unità du 11 juillet 1913, en dit ceci : « La chambre du travail de La Spezia, administrée par des syndicalistes, des républicains, des socialistes révolutionnaires, a décrété une grève générale. Pour protester contre l’assassinat de quelques ouvriers ? Non ! Pour protester contre une inique sentence de classe prononcée par l’autorité judiciaire ? Non l Par solidarité avec quelques groupes d’ouvriers grévistes ? Non ! Pour résister à quelques illégalités des autorités politiques ou administratives ? Non.
« Pourquoi donc, alors ?
« Pour protester contre le gouvernement qui menace d’enlever à l’arsenal de La Spezia la construction du cuirassé Andrea Doria. Il va de soi que, à la première occasion, les subversifs de La Spezia ne se priveront pas d’organiser quelques meetings contre les dépenses « improductives ».

« Il faut noter que les responsables de cette protestation… révolutionnaire font partie d’une coopérative celle des ouvriers de la métallurgie (Giornale d’ItaIia, 24 avril). Il faut aussi remarquer que l’agitation manifestée à La Spezia s’est produite alors que le conseil d’administration de la maison Ansaldo se plaignait dans son bilan annuel d’un manque de travail ; que les ouvriers des chantiers Orlando de Livourne font des manifestations bien orchestrées pour réclamer à l’Etat du travail pour leur chantier (Avanti !, 14 mai 1913). Que les députés de Naples réclament à Giolitti « des ordres pour la fabrication d’affûts, de canons, de fusées et d’obus » afin qu’il n’y ait pas de licenciements dans les ateliers de Naples (Corriere della sera, 24 mai 1913). Qu’enfin, les journaux clérico-modérés-nationalistes poussent à la roue pour que le gouvernement mette en chantier quatre nouveaux grands cuirassés. »

Pendant la « semaine rouge », les centres industriels ont tenu fermement, mais pendant l’agitation interventionniste ils furent bien au-dessous des régions paysannes dans les manifestations contre la guerre.

Pendant les manifestations de l’après-guerre les centres industriels ont été les plus lents à répondre. Contre le fascisme aucun centre industriel ne s’est insurgé, comme à Parme, à Florence, à Ancône, et la masse ouvrière n’a donné aucun épisode collectif de ténacité égalant les faits de Molinella.
Les grèves paysannes dans le Modénais et dans le Parmesan restent dans l’histoire de la guerre des classes les seules pages épiques. Les figures les plus généreuses d’organisateurs ouvriers proviennent de la région des Pouilles. Personne n’est au courant. On écrit et on parle de l’occupation des usines et des terres, mais on ignore que le mouvement d’occupations des terres est de plus grande ampleur, bien que méconnu, sinon totalement oublié.

On exalte le prolétariat industriel, mais ceux qui parmi nous ont vécu et lutté dans des régions éminemment agricoles savent que la campagne a toujours alimenté les agitations politiques d’avant-garde des villes et a toujours fait preuve, dans le mouvement syndical tout spécialement, de généreuse combativité.

Il est facile de prévoir qu’un mandarin écrira que je n’ai pas une âme prolétaire, il y aura des lecteurs qui croiront comprendre que j’ai voulu vilipender te prolétariat.

Voici mes réponses : les chaleureux applaudissements qui saluent, dans les chantiers et les usines de guerre, l’annonce de la construction d’un sous-marin, ou de la coulée d’un canon ; la tactique communiste qui conseille d’agir de l’intérieur des corporations et pour des revendications économiques ; mais surtout, la résignation du prolétariat italien, et en particulier du prolétariat industriel.

Attendre que le peuple se réveille, réduire ta lutte antifasciste au développement et au maintien des cadres du parti et du syndicat, parler d’action de masse au lieu de concentrer moyens et volontés pour l’action révolutionnaire qui seule pourra rompre l’atmosphère d’avilissement moral dans laquelle le prolétariat italien est en train de sombrer entièrement, cela est lâcheté, idiotie et trahison.

Camillo Berneri, 1934.

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