Le testament de Michele Schirru

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Né à Padria (Sassari), le 19 octobre 1899 il émigra en Amérique du nord où il acquit la citoyenneté américaine. Devenu anarchiste il ressentait un ardent amour pour la liberté. Il conçut le projet de tuer Mussolini pour libérer l’Italie de la tyrannie fasciste. Arrêté à Rome le 3 février 1931, à l’hôtel Colonna, il fut conduit au commissariat de Trevi pour être interrogé et fouillé. Soudain, face au commissariat, il sortit son pistolet en criant “Viva l’anarchia !” et en tirant sur les policiers. Il se blessa lui-même à la joue. Le 28 mai, il fut condamné à la peine de mort par le tribunal spécial, pour délit avec préméditation. Il fut fusillé à l’aube du 29 mai 1931 dans la cour du fort Baschi. Avant d’avoir les yeux bandés, il cria deux fois : “Viva l’anarchia !” Dans la prison Regina Cœli de Rome, il avait auparavant réussi à confier son testament politique à une personne sûre, pour qu’elle le transmette à ses camarades. (Ugo Fedeli)

 

Je suis né il y a trente et un ans dans un petit village de la province de Sassari, en Sardaigne. Je n’ai pas eu une enfance marquée par les privations et les souffrances. Mon père, qui avait alors un emploi, gagnait assez pour faire vivre la famille, bien qu’elle fut grande. Dès mon adolescence, je montrais un esprit vif : je supportais mal les contraintes et l’arrogance des plus forts m’exaspérait. Je devais avoir dix ans lorsque j’ai commencé à lire, et très rapidement, avec une véritable avidité “L’Asino [1] de Podrecca et un autre illustré “Il Seme“, mais les dialogues de “Salinzucca” et “Masticabrodo” me passionnaient tellement qu’il se forma dans mon âme d’ enfant une aversion bien réelle contre les prêtres et l’église.
J’ai grandi ainsi libre et sauvage, comme tant d’autres dans notre île. Je n’allais pas beaucoup à l’école. En Sardaigne, plus que partout ailleurs en Italie, l’école est le privilège des riches. Dans les villages, il n’y a que les plus pauvres classes ; c’est seulement dans les chefs-lieux de canton que l’on trouve des classes plus élevées. Celui qui voulait poursuivre les études devait se rendre à Cagliari ou à Sassari. Mais en Italie et encore plus en Sardaigne, les conditions économiques des pauvres qui
vivent de leur travail ne leur ont jamais permis de payer à leurs enfants des études comme internes dans des villes lointaines et chères.
Mais si je ne pouvais me déplacer, les mots de liberté et d’espoir dans la rédemption de l’homme franchissaient les montagnes et les mers pour arriver également dans nos petits villages.
Lorsqu’un orateur venait dans notre région parler de socialisme, d’anticléricalisme et d’émancipation de toutes les injustices que les classes privilégiées imposent depuis d’innombrables siècles à tous les déshérités de la terre, je ne manquais jamais de venir les écouter. Mon esprit d’enfant les comprenait mal, mais je les admirais, les adorais presque ces orateurs, comme mes contemporains adoraient leurs saints et les images religieuses de leurs églises.
J’avais une grande soif de savoir, je lisais, je me passionnais pour le socialisme et ce fut ma foi. Pas longtemps, cependant. A quinze ans, je pus abandonner la Sardaigne et aller sur le continent où je pris contact avec les ouvriers qui ont une conscience politique plus mûre. Leur compagnie et leurs discussions suscitaient le plus vif intérêt en moi : ils étaient le pain spirituel que je cherchais depuis longtemps. Alors mon esprit qui s’éveillait connut l’idéal anarchiste, sa beauté et sa grandeur. Et le socialisme me parut une pauvre chose avec ses soucis politiques, ses batailles électorales sa peur de troubler la digestion laborieuse des chefs. Mon tempérament était rebelle ; ma conscience, bien qu’encore en formation était toute tendue vers un idéal complet de liberté et de justice. Et dans les livres et les brochures anarchistes, si vibrants d’enthousiasme, je trouvais les mots et les pensées qui exprimaient parfaitement mon état d’âme et mes espoirs.
C’est ainsi que je suis devenu anarchiste. J’étais attiré par ce grand idéal de liberté et de justice intégrale que l’anarchie représente, et également par l’ardeur et la générosité que les anarchistes montraient pour détruire le régime social existant. Je crois que c’est seulement nous les anarchistes qui sommes les véritables défenseurs de la liberté, qui comprenons toute sa valeur. Et c’est pour elle que nous sacrifions tout, parce qu’elle est tout pour nous.
La guerre arriva. En août 1917, j’allais à Turin. Pendant les manifestations contre la guerre dans cette ville, je fus arrêté par un brigadier de carabiniers sarde lui aussi, un certain Dore, qui fut tué, me semble-t-il, par des ouvriers au moment de l’occupation des usines. Puis j’ai du moi aussi être soldat pendant trois ans, dont quatorze mois de guerre.
Après l’armistice, je pris part à l’agitation du peuple italien, en participant bien que soldat encore, aux manifestations. A l’occasion du mouvement du 20-21 juillet 1919 grève de solidarité pour les travailleurs hongrois et soviétiques et contre l’intervention des alliés en faveur de Koltchak [2], toujours soldat, je fus arrêté. Je ne sais par quel miracle je ne fus pas déféré devant le tribunal militaire, comme on m’en menaçait. Je le dois sans doute à la peur qui s’était emparée des autorités à ce moment.
Après l’abandon des usines occupées révolutionnairement par les ouvriers, à cause de la trahison sordide du parti socialiste et de la CGT, je pris moi aussi le chemin de l’exil, dégoûte et découragé par les batailles perdues et par l’énergie inutilement gaspillée, en pensant qu’il n’y avait plus rien à faire en Italie.
Je suis d’abord allé à Paris et après à New York. Je suis resté dix ans aux États-Unis. Même aux États-Unis, j’ai fait de mon mieux pour ne jamais être absent des luttes : aussi bien contre l’œuvre néfaste des prêtres que contre l’infiltration fasciste dans la colonie italienne.
A Pittsfield, dans le Massachusetts, en mars 1921, je fus agressé et poignardé par l’émissaire d’un prêtre italien de l’endroit. Je fus blessé à l’épaule et sur le côté gauche, et mon agresseur fut blessé d’une balle de revolver au pied. Je fus arrêté et accusé de tentative d’homicide. Libéré en versant une caution de trois cents dollars, j’évitais le procès en partant. Je compris alors ceci : où que se rendent les anarchistes ils sont mis en quarantaine et poursuivis sans scrupules. Moi l’agresse, j’étais
accusé ; et mon agresseur, parce qu’il était l’homme de main d’un prêtre, était l’accusateur. La justice de l’État est la même dans tous les pays.
Je pris part à l’agitation en faveur de nos grands martyrs Sacco et Vanzetti. Je fus encore arrêté suite à des actions antifascistes. Et j’ai la conscience tranquille parce que j’ai donné une bonne contribution dans cette lutte, dont les fascistes d’Amérique conservent un cuisant souvenir.
Le fascisme, comme toutes les autres dictatures et tyrannies, m’a toujours inspiré de l’horreur. Mussolini, et sa bassesse, sa persécution féroce de tout un peuple, son cynisme brutal, sans, autre but que de conserver le pouvoir, m’a toujours semble un reptile parmi les plus mauvais pour l’humanité. Ses poses de Néron, de bourreau, de boucher d’un peuple et de la liberté qu’il se vante d’avoir détruite et foulée aux pieds, m’ont toujours inspiré de la haine, même de la répulsion non pas contre l’homme- guère plus d’un demi-quintal de chair avachie et avariée – mais contre le tyran massacreur de mes camarades, traître aux travailleurs, qu’il exploite encore.
Cette haine accumulée par des années de réflexion, contenue dans mon cœur d’homme libre, devait exploser un jour.
Depuis 1923, je pensais que pour décapiter la tyrannie, il fallait décapiter le tyran. La liberté n’est pas un corps putréfié que l’on peut piétiner impunément. L’histoire nous enseigne que de tout temps la liberté, méprisée par les tyrans, a trouvé d’ardents défenseurs. La tyrannie paye des mercenaires.
Mais la liberté engendre des vengeurs et des héros. Et aucune armée de tueurs à gages n’a jamais réussi à triompher de la volonté ni arrêter la main du justicier.
Au début de cette année, je suis venu en Europe dans le seul but de trouver ce bourreau, et de lui rappeler que la liberté est encore plus vivante que jamais, qu’elle réchauffe encore le cœur des rebelles et les pousse au sacrifice. Elle n’est pas encore éteinte la bonne et vieille race des anarchistes qui savent venger la cruauté et les tortures infligées à leur camarades.
En mai de cette année, à l’occasion du voyage spectaculaire du tyran dans l’Italie du nord, en particulier à Milan, j’ai cherché en vain à mettre mon plan à exécution. J’ai du, cependant constaté que la volonté ne suffit pas, il faut également avoir les moyens adéquats pour frapper. Vu l’inutilité de mes efforts, je repris la route pour l’étranger afin de mieux préparer, en me procurant le matériel nécessaire pour mener à bien et sûrement mon projet.
Je reprends aujourd’hui ma tentative, certain de réussir, certain que la vengeance tombera inexorable et providentielle sur le monstre. Et lui, non content du martyre infligé à quarante millions d’italiens, il va déclencher, dans peu de temps, toujours par soif du pouvoir, en accord avec la monarchie de Savoie – race de traîtres et de lâches-, et avec la complicité de tous les autres fascismes d’Europe, le fléau exterminateur d’une nouvelle guerre sur tout le genre humain.
Mon geste ne sera pas un délit, parce que c’est la réparation d’une cruauté sans limites et qu’il évite de plus grands massacres. Ce ne sera pas un assassinat, parce qu’il est dirigé contre un fauve qui n’a d’humain que l’apparence. Ce sera un service rendu à l’humanité. Accomplir ce geste est le devoir de tout homme qui aime la liberté, de tout anarchiste.
Mais si je tombe sans avoir atteint le résultat que depuis tant d’années je cherche à réaliser, je suis sûr que d’autres prendront ma place. On ne pardonne pas aux tyrans, on ne les laisse jamais en paix. Nous faisons nôtre la devise de Mussolini lui-même : “Rendre la vie des ennemis impossible.”
Personne plus que lui est l’ennemi du genre humain. Et nous devons chercher par tous les moyens et en tous lieux à rendre la vie impossible au bourreau et à ses acolytes. Les exigences de la lutte l’imposent. La tyrannie mène une guerre impitoyable, sans cesse, contre la liberté. Nous n’avons pas seulement le droit, mais le devoir de défendre dans cette liberté le destin de l’humanité. Nous relevons le défi, et la victoire sera à nous.
Et si l’œuvre du vengeur a quelque mérite, si on doit glorifier sa mémoire, si je mène à bien mon dessein, ce mérite ne me reviendra pas : ce sera celui de l’idéal qui m’a toujours animé, qui m’a aidé et encouragé pour oser, qui m’a enseigné combien il faut aimer la liberté, et combien on doit haïr la tyrannie. Sans cet idéal, je serai moi aussi une brebis, parmi d’autres dans le troupeau qui donne toute la laine qu’elle peut donner. Sans lui, je serais un membre quelconque de la foule qui vit au jour le jour en supportant résigné les pires oppressions. C’est donc à lui que reviennent le mérite et la gloire.
L’idéal anarchiste, qui éduque l’individu vers les beautés sublimes de l’amour infini vers la solidarité sociale, la justice et la liberté intégrales est également celui qui pousse à la vengeance contre le mal, et à la destruction de tout ce qui est honteux et avilissant. Le fascisme et son chef sanguinaire, sa monarchie parjure, sont la honte de notre époque.
Ce noble idéal anarchiste, qui fait tellement partie de moi, a donné de nombreux martyrs à la liberté et un grand nombre de héros justiciers. Je ne doute pas que cette fois encore, il saura appliquer la justice au macabre despote de Rome.
Si je réussis dans mon projet, que tous les anarchistes soient prêts afin que la démagogie politique toujours à l’affût pour tirer profit du sacrifice d’autrui ne puisse s’approprier les mérites du geste que je m’apprête à réaliser, geste qui ne peut venir que d’un anarchiste. Que les anarchistes veillent pour qu’on ne tente pas face aux hommes et à l’histoire d’enlever l’honneur et la gloire qui appartiennent à l’idéal élevé qui inspire ce geste. Dans cette dernière étape de ma route, le seul bagage de ma conscience est l’Anarchie.

Décembre 1930,
Michele Schirru.

[Publié dans L’Adunata dei Refrattari, n.20, 6 juin 1931.]

 

Notes

[1L’Asino [1892-1925] était une revue illustrée de satire politique, de gauche et anticléricale (puis socialiste et antifasciste) ; NdNF.

[2Alexandre Vassilievitch Koltchak, commandant en chef des forces anti-bolchéviques pendant la guerre civile russe ; NdNF.


 

One response to “Le testament de Michele Schirru”

  1. luc nemeth says:

    Bonjour.
    C’est en toute fraude qu’en… 1985 le site du CPCA a affiché la version ici reproduite et qui fait dire à Schirru :

    A l’occasion du mouvement du 20-21 juillet 1919 grève de solidarité pour les travailleurs hongrois et soviétiques et contre l’intervention des alliés en faveur de Koltchak [2], toujours soldat, je fus arrêté.

    La seule traduction française fiable est celle publiée dans le n° d’août-sept.-oct. 1999 des ‘Temps modernes’, et maintenant online (sur http://www.academia.edu/12600576/Aimer_la_liberté_haïr_la_tyrannie_Michael_Schirru_décembre_1930). Comme vous pourrez le constater elle ne comportait pas la moindre allusion aux Rouges, ni aux Blancs… La phrase d’origine était :

    A l’occasion du mouvement du 20-21 juillet 1919, toujours soldat, je fus arrêté.

    Bien cordialement

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