Scandale à la Courneuve

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Os Cangaceiros N°1, Janvier 1985.

Au début de juillet 83, un gamin de 10 ans est assassiné à La Courneuve
par un habitant, alors qu’il s’amusait avec des pétards. Cela s’est passé à
la cité des 4 000. Contrairement à ce qui s’était passé à Chatenay-Malabry
ou à Nanterre, la réaction des habitants et surtout des jeunes fut très vive.

Le lendemain soir, alors qu’une manifestation est appelée à se tenir en bas de la
cage d’escalier d’où est parti le coup de feu – les gens réclamant qu’on châtie le
coupable – des jeunes vont directement au commissariat distant de quelques centaines
de mètres et insultent les flics présents. Quelques coups, des pierres contre
une voiture de RG puis repli des assaillants parmi lesquels certains n’étaient
venus là que dans l’espoir de calmer les esprits. D’autres affrontements avaient
déjà eu lieu aussitôt après l’arrestation du tireur débile, blessant quelques flics.
Après la manifestation en bas de l’escalier du tueur, les gens se rassemblent sur
le parvis du centre commercial de la cité, discutant par petits groupes. Une
équipe de télé vînt à nouveau sur les lieux – le soir même de l’assassinat, la télé
était déjà venue interviewer des habitants et ce qui était paru ensuite aux « informations
» présentait la colère des habitants comme un réflexe antiraciste, comme réaction du racisme ; cette présentation
indigna nombre d’habitants
qui n’avaient pas vu dans cet assassinat
un crime raciste mais la réaction d’un
imbécile meurtrier qui avait tué un
gamin simplement parce qu’il jouait
un peu bruyamment sous ses fenêtres :
pas de racisme là-dedans, il y a dans ce
pays des centaines de milliers d’imbéciles
de cette espèce, qui ne supportent
pas le bruit que fait toujours la jeunesse,
et qui ne supportent pas la jeunesse
elle-même, qu’ils n’ont jamais
connu. Bref, certains habitants ne voulaient
plus que la télé vienne filmer ce
soir-là. Néanmoins l’équipe de télé put
filmer et interviewer après une bousculade,
protégée par certains jeunes
immigrés de la cité qui seront les
mêmes à effectuer le service d’ordre
lors de la manif du lendemain.

Pendant que la télé opérait sur le parvis,
de plus jeunes s’en prirent à des
magasins et en priorité à ceux dont les
propriétaires avaient refusé de donner
de l’argent lors de la collecte effectuée
pour les obsèques du gamin. Ils y mirent
le feu discrètement (dans les jours
suivants certains magasins qui devaient
fermer pour l’été ou même définitivement
furent dévalisés de leur stock).
Le bruit se répandit vite de ces incendies
parmi la masse des gens qui traînait
sur le parvis. Tous les très jeunes
étaient surexcités et se mirent à cavaler
tous ensemble dans les allées du centre
commercial en tambourinant sur les rideaux
de fer des commerçants fermés.

Quelques personnes commencèrent
alors à soulever des rideaux de fer dans
l’enthousiasme (la télé était repartie
avant ces évènements). Les jeunes qui
eux avaient défendu les journalistes une
demi-heure plus tôt accoururent aussitôt
pour défendre les magasins du pillage,
affirmant qu’ils ne toléreraient pas de tels débordements de la part de ceux qui étaient souvent leurs petits frères ou
qui n’étaient pas de la cité.

Après quelques bousculades la situation fût calmée ; c’est-à-dire que tous ces
jeunes continuèrent à tourner dans la cité cherchant de quelle façon ils pourraient
dépenser leur colère et leur excitation (c’est la venue en masse de la police
qui acheva de les disperser, achevant le travail de ceux qui avaient protégé journalistes
et magasins). Plus tard dans la soirée, alors que beaucoup d’habitants
étaient rentrés chez eux, arriva une équipe d’une dizaine de jeunes venant de
Vitry en renfort et qui trouva les lieux déjà occupés par les flics qui y patrouillaient
4 par 4, chaque patrouille distante de vingt mètres des autres. Ces jeunes
étaient montés là-bas pour se joindre à la vengeance éventuelle des jeunes de la
cité, eux-mêmes ayant déjà eu en 80 le précédent d’un des leurs assassiné par un
gardien d’immeuble pour cause de bruit.

Le lendemain, les mêmes qui avaient fait les flics la veille étaient décidés à contrôler
une manif vers la mairie. Ils avertirent d’emblée que le service d’ordre casserait
la gueule à celui ou celle qui sortirait de sa réserve et ne se conformerait pas
au mot d’ordre de défiler dans le-calme-et-la-dignité. En formulant cet avertissement,
ils demandèrent à ceux qui n’avaient pas l’intention de s’y tenir de ne pas
se joindre au cortège : c’est ce que firent près de la moitié des personnes présentes
qui devaient néanmoins rejoindre la manif une demi-heure plus tard, la colère de
chacun restant isolée.

Les rackets antiracistes officiels (comme le MRAP ou des saloperies de ce
genre) avaient été rejetés par les habitants des 4 000. Mais il est apparu un
fait nouveau : une frange de jeunes immigrés raisonnables se chargent euxmêmes
d’assurer l’ordre dans la cité, exactement comme la CGT fait régner l’ordre
dans les usines en grève. Parmi ceux-là, au moins quelques uns des anciens
animateurs du « Yuro Théâtro », un cinéma désaffecté des 4 000 qu’ils avaient
transformé en salle de concert pour gérer l’insatisfaction du samedi soir. Au bout
de quelque temps, la plupart des jeunes de la cité qu’ils avaient réussi à mobiliser
sur cette initiative les laissèrent tomber. En juillet 83, il s’agissait pour ces
animateurs de la misère de rejeter tous ceux qui n’étaient pas de la cité surtout
s’ils n’étaient pas immigrés. On en finit ici avec ces manipulateurs new-look en
rappelant qu’en 71 à la cité des 4 000, dans les mêmes conditions qu’en 83, le patron
du bar Le Narval avait assassiné un jeune qui chahutait : ce jeune était français
d’origine. Et le Narval a été détruit peu après par un attentat anonyme.
Merde à tous ceux qui ont pour but de renforcer l’isolement des pauvres. Merde
à ceux qui gèrent l’isolement des immigrés.

L’été meurtrier de 83 a été la réponse des défenseurs de l’ordre à l’été chaud de
81. On peut parler à ce propos d’un véritable terrorisme populaire et diffus, venant
aussi bien des petits commerçants que des simples képis en passant par le
travailleur français intégré.

Ce que personne n’a encore été capable de dire, c’est que l’État social-démocrate
s’appuie directement sur cette vague terroriste qui a pour cible tout ce qui est
jeune et tout ce qui bouge, et en premier lieu les jeunes arabes.

Le but de ce terrorisme diffus et individuel est que ses victimes soient plongées
dans le désarroi et aillent alors se mettre sous la protection de ce même État qui
encourage les assassins. Ce but a été en grande partie atteint. En semant la panique
chez les immigrés, en les contraignant à davantage d’isolement et en les amenant
enfin à en appeler à la justice – laquelle continue de délivrer régulièrement des
permis d’assassiner.

En Italie, c’étaient les services secrets qui s’occupaient de faire du terrorisme
pour désarçonner la révolte des pauvres ; en France, où il y a une importante
classe moyenne, c’est une partie de la population qui s’en charge d’elle-même :
libre cours alors à l’initiative personnelle.

L’État apparaît alors comme le médiateur central entre les jeunes immigrés et les
racistes, celui qui seul pourrait faire cesser cette guerre civile. Et les rackets beurs
apparaissent, plus modestement, comme les intermédiaires spécialisés entre les
immigrés et le médiateur central. L’essentiel pour tous, c’est que le rôle de l’État
en sorte renforcé. Prendre des coups ne rend pas nécessairement les gens méchants
comme des fauves : ça peut aussi les rendre doux comme des agneaux (nonviolents).
Cela, n’importe quel responsable de l’ordre à n’importe quel niveau de
l’État le sait. Quoique ses penchants humanistes lui en donnent mauvaise
conscience, l’État social-démocrate a très vite compris le parti qu’il pouvait tirer
de ce terrorisme spontané de certains citoyens français (et que les partis politiques
se sont empressés d’exciter chacun à sa manière) : prendre des coups peut
contraindre ces immigrés révoltés à chercher la négociation, à demander la trêve
– et c’est ça le but.

Pourtant, depuis le procès en octobre 81 à Créteil du gardien de la cité Couzy,
de Vitry, tout est clair quant à ce que les pauvres attendent de la justice – pour
ceux qui auraient eu encore des doutes ! Et les jeunes de Vitry l’ont fait savoir publiquement.
Nul n’est censé ignorer cette affaire, et surtout pas les spécialistes
beurs qui depuis ont rejoué dix, vingt fois la même comédie en toute connaissance
de cause. Ces crapules savent bien ce qu’elles font.

Ajoutons que ce réformisme beur s’est développé sur la base d’un dispositif déjà
existant et qui va des maisons de quartier et centres socio-culturels aux différents
animateurs et éducateurs, payés par l’État. Ces assistants sociaux qui sont presque
tous d’anciens gauchistes recyclés, et qui travaillent quotidiennement à neutraliser
les jeunes – la justice leur ayant souvent préparé le terrain en brisant leur
énergie par de longues peines de prison, à la sortie desquelles les éducateurs n’ont
plus qu’à cueillir des gens affaiblis et démoralisés, et à leur proposer enfin quelque
chose de « positif ». Cette racaille-là est plus efficace pour défendre l’ordre qu’un
bataillon de CRS.

Extrait de Os Cangaceiros N°1, Janvier 1985.

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